Article / absolu - le, 22/03/2017

Rovaniemi 300 – une approche extrême de la Laponie finlandaise

Récit – Raid arctique | La Rovaniemi 300 de Rachel F. Bandieri

Un raid pédestre de 300 km au pays du Père Noël (Finlande), en hiver, ça pique… Rachel F. Bandieri nous raconte son expérience avec ce pays dont elle est tombée amoureuse. Passionnant ! Vous aussi devriez frissonner lors de cette lecture…

Lundi matin, 20 février. Rovaniemi, le fameux pont. J’ai rêvé de ce moment-là depuis des mois. Le moment crucial où je passerai sous le pont, indiquant que la première boucle de 150 km est terminée et que j’attaque (enfin !) la deuxième. Ce moment où j’ai le choix de me réfugier dans le confort d’un hôtel et d’aller dormir au chaud, ou celui de continuer…et de boucler ces 300 km ! Je l’ai rêvé…et il n’est plus qu’à quelques mètres de moi… 

Ce matin-là, cela fait déjà plus de 45 heures de course. Deux ans après avoir participé à la Rovaniemi 150 pour la première fois – ce qui m’avait semblé alors la course la plus folle et la plus froide de toute ma vie – me voilà de retour. Mais cette fois-ci, j’ai placé la barre plus haut : courir et terminer la Rovaniemi 300. 

Pour être tout à fait honnête, les choses ne se sont pas faites du jour au lendemain. Il y a environ un an, je me souviens avoir plaisanté avec un autre participant de 2015 sur une éventuelle inscription pour 2017. Cela s’était arrêté là. Puis, j’apprends que mon amie singapourienne TyreLady, une femme passionnée et engagée, sera présente pour terminer ce qu’elle n’avait pas réussi lors de l’édition 2015. Plusieurs autres personnes rencontrées la première fois seront également de retour en 2017, la plupart sur la 300 et en fatbike, ces vélos spécialement conçus pour rouler sur la glace et la neige. 

Alors, quand un coureur français me lança le défi de faire les 300 km avec lui en décembre 2016… je n’ai pu résister longtemps ! Toutes les excuses et appréhensions que j’avais ont été rapidement mises de côté et en moins de deux jours j’avais réservé mes billets d’avion et recevais la réponse de l’organisateur que j’étais acceptée ! Peu après, TyreLady m’annonça qu’elle avait réservé un appartement et que je pouvais le partager avec elle. Tout se mettait en place si facilement…
Malheureusement, mon contact français a dû abandonner l’idée pour cette édition.

Quel plaisir de revoir toutes ces têtes connues de retour à Rovaniemi ! Des coureurs mais aussi des connaissances que je me suis faites au cours de mes différents séjours dans la ville du Père Noël. C’est aussi l’occasion de nouer de nouveaux liens, de faire de nouvelles rencontres. L’ambiance décontractée de cet événement me plaît et me correspond bien. Cela se ressent encore davantage sur la 300. Peu de concurrents. Aucun débutant. Des gens qui savent de quoi ils parlent, ont couru des courses similaires ou encore plus rudes. Pa de frime inutile, pas de faux-semblant. Juste des gens authentiques et sympathiques. 

Le briefing d’avant course termina relativement tard le vendredi soir avant le départ. Àlex, l’organisateur, voulait être vraiment sûr que tout soit clair avant de nous lâcher pour les prochains 3 à 5 jours seuls dans l’hiver arctique. Les températures annoncées vont être de plus en plus froides les jours qui viennent. Cela promet un beau tracé, mais aussi des difficultés potentiellement plus importantes de gestion du froid. Juste avant de quitter l’hôtel Pojhanovi, je tombe sur ma « petite sœur » tchèque : elle est de retour cette année pour essayer de terminer le Lapland Challenge … Et au moment où j’écris ces lignes, ils sont toujours en route !

La première boucle de 150 km

Samedi matin, 8 h 45. Le check-in fait, nous nous dirigeons Rima (TyreLady) et moi vers la ligne de départ, sur la rivière Ounasjoki. Vu la quantité de matériel étalé dans l’appartement hier soir, j’ai presque de la peine à réaliser que nous ayons fini par tout emballer et boucler nos pulkas ! Les participants en fatbike, à ski ou à pied tirant leur pulkas arrivent par petits groupes, prenant le temps de faire des photos, discutant, s’échauffant même pour certains. C’est magique de se retrouver là à nouveau. Le soleil levant projette une lumière quasi irréelle sur les bâtiments avoisinant la rive.
9 heures. Le départ est donné ! Yes, Rachel, me parlant à moi-même, allez, c’est reparti ! Vas-y, éclate-toi ! Profite !


Les premiers 10 kilomètres jusqu’au CP 1 se passent bien. Le temps est clair, les températures agréables. Je cours à un rythme tranquille et agréable sur la rivière gelée. Ma pulka avec ses quelque 25 kilos est clairement plus lourde que la dernière fois et ne me permet pas une foulée plus rapide, mais reste confortable à tracter. Rapidement, le peloton s’étale. Les cyclistes volent littéralement sur le terrain plat et gelé et disparaissent à l’horizon. Les coureurs de la 66 km, plus légers, filent bien plus vite également. Ma brève rencontre avec l’équipe de TF1 au CP1 me paraît quasi irréelle en ces lieux ! Et je repars sans attendre en direction du CP2, quittant bientôt Ounasjoki pour les petites routes enneigées et les sentiers de forêt. Mes souvenirs de ce tronçon-là sont vifs. Je le parcours avec plaisir et me sens bien. J’essaie autant que possible de faire abstraction de la lourdeur et de la sensation de fatigue dans mes jambes (pour vous mesdames, un post spécial intitulé “not for men’s ears” vous donnera plus d’info à ce sujet !) – ça aussi ça passera !


Le waypoint 2 arrive relativement vite, et comme dans mon souvenir, est situé au milieu de nulle part. Ensuite le fameux passage de forêt sinueux et délicat. Par expérience, je sais qu’il me faut détacher la pulka et démonter partiellement les brancards pour mieux me faufiler entre les arbres. Mais quelle différence avec 2015 ! Le sol est beaucoup plus dur, et contrairement à la dernière fois, je ne m’enfonce pas ! C’est même terriblement glissant par endroits… Et finalement débouche sur le lac Sinnettä, et ses 10 km tout droit, tout plat… Je cours un moment avec un groupe composé de Canadiens et d’Anglais avant de poursuivre à mon rythme. Je veux prendre autant d’avance que possible sur cette première partie « roulante » afin d’avoir suffisamment de temps pour me reposer cette nuit. Je me connais et sais que j’ai besoin de sommeil pour mieux repartir, alors autant être rapide quand je peux l’être !

La route est longue jusqu’au CP 3. Il semble que les routes et sentiers de forêt s’enchainent encore et encore sans fin. J’y parviens en fin d’après-midi, le soleil est déjà derrière la ligne d’horizon. Mon estomac a commencé à faire des siennes, je n’arrive plus à manger à mon aise et la nausée guette.  « Ah non, pas ça. Cela ne va pas recommencer cette fois-ci ! » Je me dis. La dernière fois, j’avais été mal et n’avais rien pu manger pendant plus de 100 km… Mais là, ce n’était vraiment pas jouable. Je continuai tant bien que mal jusqu’au CP 4, ralentissant un peu la cadence et me décidai à m’arrêter et dormir au CP 5 Peujärvi afin de me remettre d’aplomb. Les 20 kilomètres et quelque parurent vraiment longs. Heureusement, le terrain était bon et me permis d’avancer relativement facilement. Je me forçais à prendre un peu de liquide régulièrement mais rien de plus ne passait. Je me sentais vraiment mal tout d’un coup et me forçais à me concentrer sur ma marche uniquement… à un tel point que je ratai les seules aurores boréales de ces 4 jours !

Finalement les lumières des lampes et du feu du CP5 apparurent au détour du sentier. Le paradis ! J’annonçai mon arrivée via le tracker et installai mon campement sous l’abri en toile situé à quelques mètres. Je m’endormis pour 3 ou 4 bonnes heures. Bien plus que ce que j’avais initialement prévu mais tant pis. Cela n’avait aucune importance. Ces quelques heures me permirent de « calmer la machine », et je me réveillai bien mieux. Un peu de soupe, matériel plié, message de départ envoyé et je pu repartir à un bon rythme pour le CP6, la fameuse cabine de Kuusilampi à quelques 12 km de là. Je savais que beaucoup de monde était passé, j’avais même entendu la voix de Rima dans mon sommeil. Mais j’étais mieux, très clairement mieux.

Plus légère. La pression du début de course envolée. J’étais à nouveau là, présente, centrée et plus confiante en moi. La nuit froide et claire me faisait du bien. Tellement beau. Tellement calme. Je marchais vite jusqu’au prochain CP. L’endroit semblait grouiller de monde et tranchait radicalement avec les alentours si paisibles. Les coureurs discutaient, certains dormaient. D’autres racontaient leurs misères et aventures diverses. J’entendis des histoires de bouteilles gelées, de vêtements trempés, d’hypothermie… Tout cela me semblait irréel… C’est une course en milieu polaire. A quoi s’attendait-on d’autre que du froid, de la glace ? Je ne parlais pas beaucoup avec les autres, préférant rester dans ma « bulle » et dès mes thermos remplis, une barre avalée, je repartais avec soulagement dans la nuit claire. Je me sentais bien plus forte à présent, prête à affronter les 36 km de routes gelées, de collines et de forêts qui m’attendaient pour me conduire jusqu’à Toramokivalo, Waypoint 7. Le terrain dur me permet d’avancer vite. Je rattrape Laurenzo, un Italien faisant la 300 à ski peu après. Il marche plus qu’il ne skie en raison du terrain peu propice cette année. C’est agréable de faire un bout de chemin ensemble parlant à moitié anglais, à moitié italien. Peu avant de rejoindre le carrefour où se trouve le petit village, Laurenzo s’arrêta pour dormir un peu et je continuai. Ce passage-là me conduit près de fermes de rennes, une petite ville et un pont par-dessus la rivière Ounas (Ounasjoki). C’est un de mes préférés. Puis commence la longue route vallonnée. Très vallonnée. Harold que je surnomme le gentil Géant, me passe à vélo. Il a été malade hier et a passé une bonne nuit de sommeil à Kuusilampi afin de se remettre d’aplomb. Je lui souhaite bonne chance et le voit s’éloigner au loin, passant une colline après l’autre... Juste après, c’est un coureur local qui me dépasse… s’arrête et vient discuter un moment avec moi. Photos, selfies. Avant de repartir pour son jogging matinal. Sa bonne humeur me donne un coup de boost ! Et j’avance sans fléchir.

La longue route laisse place à la forêt et à ses 8 kilomètres de lignes droites, de longues courbes et d’enchaînement de bosses. 8 km qui en semblent 20 km. Et puis, enfin, le voilà. Après des heures de marche, me voilà arrive au CP7, Toramokivalo. Le feu, les abris en toile et peaux de type saami apparaissent comme un havre de paix au milieu de cette immense forêt.  Etant sur les 300 km, nous sommes censés être en autonomie complète ; donc s’il reste suffisamment d’eau aux CP lors de notre arrivée, cela relève juste du pur bonheur ! Pas besoin de chauffer de la neige sur ce coup-là ! Un vrai luxe ! Les bénévoles, qui font partie du club alpin local, sont vraiment gentils et on parvient à échanger quelques mots en anglo-finnois. Ludovic, un coureur français sur la 150 km est là à mon arrivée, j’en suis surprise car je ne pensais pas le revoir de la course. Je réchauffe le reste d’un de mes plats lyophilisés qui a entre-temps gelé, reprends des forces et me repose en tout 30 minutes avant de repartir sur la piste de motoneige. Si je reste dans cet endroit si chaleureux trop longtemps, je crains de ne plus avoir envie de repartir !

Le Waypoint 8 – et le dernier pour moi de la Rovaniemi 150 – est à 24,5 km. Je prévois de m’y arrêter pour dormir un peu, dernier arrêt avant d’entrer dans le vif du sujet... Si tout va bien, j’y serai à 20 h. Je me sens vraiment positive et déterminée à aller jusqu’au bout. Mon estomac va de mieux en mieux, mes jambes ont retrouvé leur tonus habituel, bref, la forme est là ! Le parcours qui m’attend à présent est composé de forêt et de parcours pour motoneiges, de lac gelé, de plus de forêt et de longs sentiers à travers les bois avant de finalement rejoindre Ounasjoki pour les deux derniers kilomètres de rivière gelée avant le CP 8. 

Je rattrape et dépasse le coureur aperçu au CP 7 qui paraît un peu fatigué, puis après les 5 km de lac, retrouve l’équipe de TV française. C’est drôle et sympa de les voir là, de parler un instant avec eux avant de me lancer à l’assaut des quelque 8 ou 10 prochains kilomètres de forêts. Et je ne me souvenais pas que c’était aussi looooong et répétitif… Tout se passe dans la tête, tout est dans le mental. Ne ralentis pas. Marche. Je dépasse un autre coureur. Marche. Marche. Ça aussi, ça finira par passer. Et finalement, les lumières des maisons du bord de rivière apparaissent au loin. Puis le carrefour. La route. Et la rivière. Juste après je tombe sur Sue - une Anglaise incroyable ayant déjà fait la 150 au moins 4 fois ! – qui semble un peu perdue. Je lui indique qu’il reste 1,3 km jusqu’au CP et nous poursuivons. Heureuse d’être arrivée là ! Et dans les temps espérés. Je place ma nourriture près du feu pour la laisser dégeler, appelle mon mari pour lui donner quelques nouvelles et m’endors après avoir changé sous-pull et chaussettes.

A mon réveil 3 heures plus tard, je meurs de faim ! Parfait ! Ceux qui me connaissent savent que je suis un ogre à pattes alors c’est très bon signe  Un genou me faisait un peu mal avant de m’endormir, mais après ce repos et ma petite « magie » perso, il semble en état de repartir. Je change mes verres de contact dans mon sac de couchage, puis rassemble mon matériel, mange rapidement ma nourriture qui a fini par dégeler (partiellement). Il fait glacial. Chaque mouvement doit être fait rapidement pour ne pas refroidir. Le froid ne laisse que peu de chance aux doigts sans gants. Il est 3 heures du matin quand je reprends ma route. 10 kilomètres plus loin, le pont de Rovaniemi, les lumières de la ville et la fin de la partie « facile ».

Àlexander me rejoint sur sa motoneige juste avant le pont. Il me donne quelques nouvelles des coureurs sur la 300, m’annonçant que les 2 premiers cyclistes sont attendus dans les heures qui suivent. Whaoo, impressionnant ! Mais je suis quand même contente qu’ils ne m’aient pas dépassé avant Rovaniemi – cela aurait été dur pour le moral 

Sauvage et magnifique

Pour moi débute vraiment la course. La Rovaniemi 300. Son parcours non balisé. Les waypoints, la trace GPS. Beaucoup plus sauvage. Plus de CP. Personne. Rien que moi et la nature pendant les deux ou trois jours qui viennent. Ça, c’est vraiment mon truc. J’aime ça : devoir me débrouiller, être seule face à moi-même, gérer tout de A à Z. Je suis aussi un peu nerveuse car je vais devoir utiliser le GPS. Pour moi qui suis une habituée des cartes – qui ont le grand avantage de n’avoir besoin d’aucune batterie pour fonctionner quand je pars plusieurs semaines seule – c’est un challenge en soi.

Il ne faut jamais laisser le doute s’installer. Car sinon, les événements lui donneront raison. 

Je passe sous le magnifique pont suspendu de Rovaniemi du côté gauche de la rivière, qui s’appelle depuis là Kemijoki, pour un court passage sur la rive avant de replonger dans le noir de la rivière. Il est difficile de distinguer les piquets pour motoneige, m’indiquant la route. J’atteins un croisement sur la rivière et là… je croise un type saoûl ! Super… J’essaie de vérifier le tracé sur le GPS mais évidemment pas facile de me concentrer avec ce bonhomme qui me baragouine en finnois et je pars sur la droite. Bientôt je me retrouve sur la rive. Hum. Rapidement je réalise que je ne suis pas sur le bon itinéraire. Mince ! Ma montre indique 2,5 km jusqu’au prochain waypoint et je décide de suivre la direction indiquée. L’univers va m’aider, je vais retrouver la trace. Et je marche. Je traverse des routes, des quartiers villas .. 1,5km…des parkings d’entreprise… 1 km..et même un cimetière ! Allez, les gars, donnez-moi un coup de main ! 800 m… et soudain la voilà ! Kemijoki ! Je retrouve une trace motoneige et le waypoint n’est plus qu’à quelques centaines de mètre. Ouf, soulagement énorme. Mais j’ai réussi sans perdre tant de temps.

Une fois au waypoint, je vérifie mon InReach pour comprendre ce qui s’est passé. Et cela ne me parle toujours pas. La carte est trop peu précise. Super. Bon. Donc il va falloir faire avec, trop tard pour se plaindre. Et cela ne servirait à rien.

Je repars et juste après vois une silhouette au loin. En approchant je reconnais mon ami alcoolique ! Je n’y comprends rien. La situation me parait tellement absurde que je ris toute seule en continuant ma route, laissant bientôt derrière moi les lumières de la ville. Le soleil commence à pointer son nez et la lumière bleue du matin est sublime. J’atteins le prochain waypoint, un Laavu (un abri en demi-rond, non fermé) sur le bord de la rivière quelque 4 km plus loin. Là je rencontre Fraser, un des cyclistes. Il a passé la nuit-là après avoir eu maints problèmes techniques avec son vélo. Du coup, il continue la course mais en prenant son temps. Tellement relax. Cela fait du bien de voir quelqu’un comme lui ce matin-là ! Je poursuis ma route, ayant appris que deux participants sont devant moi et deux derrière. Oh, on verra bien !

Depuis la rivière, j’admire de magnifiques maisons, plusieurs petites cabines, aperçois des barques et des motoneiges parquées près du rivage.  Puis il est temps de quitter Kemijoki pour un long tronçon de forêt. Il fait un peu moins froid et je profite d’ôter ma toute grosse Salewa pour ma North Face 800 Summit. Je me sens super bien, marche rapidement et entame la section de forêt de bonne humeur. Le terrain est suffisamment bon pour ne pas avoir besoin des raquettes. Et c’est long jusqu’au prochain point. Les kilomètres sur ma montre ne semblent pas diminuer… Magnifique. Sauvage. Sinueux. Vallonné. Sans fin. Et puis soudain, la voilà : la khota, petite cabane en bois typiquement finlandaise où se trouve le waypoint 13. Là je fais un arrêt assez long pour chauffer suffisamment d’eau, manger et me préparer à la suite. Juste avant de repartir, Fraser arrive à son tour sur les lieux. Je repars, sachant qu’il me rattrapera avant le prochain lac gelé. J’aimerais bien arriver au waypoint 15, Purolan Crux, si possible ce soir.


5 kilomètres de forêt avant le lac, et un peu plus loin la large rivière à traverser. Fraser me dépasse près du lac et j’essaie de suivre ses traces de pneu pour ne pas perdre le tracé juste. Si je peux éviter d’utiliser le InReach… Mais la nuit tombe et je peine à les voir. Je vérifie ma route, Avance. Vérifie à nouveau. Je perds du temps. Et puis…la trace indiquée ne correspond plus à rien droit dans les buissons du bord de l’eau ! Finalement je suis la direction de ma montre qui me fait revenir un peu en arrière à un carrefour de bras de rivière. Pff ? Univers, help please ! Il y a toujours une solution à tout, je me répète alors. Je commence à remonter la rivière quand je tombe sur John ! Le Danois a fini par me rattraper, vu ma lenteur des deux dernières heures, et tant mieux pour moi ! Je suis donc sur le bon tracé. Soulagement. 2ème moment de stress. Mais quel bonheur de le voir là ! Nous faisons un bout du chemin ensemble avant qu’il ne s’arrête pour recharger son GPS. Je sais qu’il me rejoindra plus tard, il est fort et avance de manière super régulière. Je continue, passe Purolan Crux et me décide à poursuivre encore. Mais la fatigue – et peut-être le stress de tout à l’heure – me rattrape. Les 10 km jusqu’au waypoint suivant semblent interminables. Je vais y faire ma pause, manger, me recharger pour mieux repartir. Il fait de nouveau très froid. John arrive à ce moment-là, il n’est pas trop fatigué et décide de continuer. De retour à Rovaniemi, j’ai appris qu’il n’avait finalement dormi qu’une heure et demie… debout sur ses bâtons pour ne pas perdre de temps ! Pff, il faut que je m’endurcisse un peu !

Je dors comme une masse. 1 h 30 du matin. Mardi. Je me réveille. Grande forme. L’énergie est là, super motivée. Je plie tout rapidement, il fait si froid, mes doigts durcissent en quelques secondes… Je mets toutes mes couches de vêtements et de gants et reprends la route au cœur de la nuit froide et sublime. Quel bonheur de marcher sous la lune et les étoiles. Tout est si paisible. Mais pas d’aurores boréales. Vers 6 h 30, la lumière change, de noire elle devient orange puis bleue. Un magnifique bleu. C’est magique, presque surnaturel. Mon rythme est régulier, rapide même. Je vais de waypoint et waypoint. Mange. Bois. Continue. Je fais fondre la neige dans les petites gourdes que j’ai sur moi, mes thermos ont gelé et j’aimerais éviter de devoir réchauffer de l’eau. Si tout va bien, je peux finir dans la nuit. Le track est meilleur à présent, assez roulant, plus large. Les kilomètres s’enchainent, C’est long mais je ne me laisse pas y penser. Positif. Toujours. J’atteins finalement les collines. Là le parcours varie beaucoup, passant des lacs gelés aux collines et aux marais, les pistes sont plus petites, sinueuses, moins évidentes à marcher. Il y a quelques habitations ici et là, des fermes de rennes, des motoneiges me dépassent.

Vers 18 heures, j’atteins Bear Lodge. Je ne suis plus qu’à une quinzaine de kilomètres d’Ounasjoki et ses fameux 20 derniers kilomètres avant Rovaniemi. Mon GPS me joue encore un de ses tours mais je trouve sans trop de problème le waypoint 29. Il fait très froid. Pour éviter d’ouvrir constamment ma veste – mes appareils se trouvant sur moi pour rester au chaud – je place mon InReach dans la poche de ma grosse doudoune. Mes doigts sont tellement froids, les mouvements sont maladroits. Je mange une barre en marchant. Et continue. Le tracé monte, grimpe des collines. Puis redescend et devient plus roulant. J’accélère, cours, cours, go ! En route pour le waypoint 30, Sinetta Laavu, situé sur la rivière ! 

Arrivée à un Carrefour, je veux prendre mon GPS pour vérifier. Et je cherche. Fouille ma poche. Refouille. Détache ma pulka, Cherche partout. Non, ce n’est pas vrai. Je n’ai pas pu faire ÇA ! Il a dû tomber. Je l’ai PERDU. Quelle stupidité ! Je me sens désespérée… si près du but. Ma précipitation me coûte cher….Il faut que je me reprenne. J’appelle mon mari. Sa voix me fait du bien. Je ré-atterris. Le GPS a bipé la dernière fois juste après le waypoint 29, 4,5 km en arrière… Il fait glacial. Je renonce à repartir le chercher de nuit, la fatigue et le stress n’étant pas de bonnes aides. Il faut que je me rende à l’évidence : il va falloir bivouaquer, manger, dormir un peu. Je me calme, retourne à ma pulka et monte un camp rapidement. Je parviens à cuire de l’eau malgré le froid et mes allumettes de qualité médiocre. Ça va le faire. Je vais y arriver. Je me réchauffe dans mon sac, récupère mes doigts qui ont eu si froid et dormir me redonne une nouvelle énergie. Plus calme, résignée. Finalement cela va me prendre moins de deux heures pour faire l’aller-retour pour retrouver ce GPS. Sans lui, de toute façon, je suis éliminée. Alors, pas question de renoncer. Une fois tout plié, je remonte le parcours descendu si vite quelques heures auparavant. Et miracle, à 100 mètres exactement du waypoint 29, il est là, face contre neige, au bord de la piste ! Pff, re-soulagement ! Et fin du 3ème gros stress de cette course. J’envoie un message à Àlex pour le prévenir que tout est en ordre et que je repars. De retour à ma pulka je refais le plein d’énergie – je mange presque en continu tellement il fait froid, -27° j’apprendrai plus tard ! – et me lance en direction d’Ounasjoki.

La rivière. Puis Sinetta Laavu, waypoint 30. Il ne me reste plus que 20 kilomètres. Entre 4 et 5 h 30 de marche selon le rythme que je pourrai tenir. Je cours gentiment, pour détendre mes jambes. J’aperçois la motoneige d’Àlex Casanovas, il vient à ma rencontre. Quel plaisir de voir une tête connue ! Nous parlons un peu des événements de la nuit dernière, des concurrents qui restent derrière moi et je poursuis mon chemin. Une heure plus tard, il me rejoint à nouveau pour prendre une série de photos. Cela me change les idées et me motive dans cette dernière et très longue ligne droite. Je veux aller vite, plus vite. Marche. Cours. Ne ralentis pas. Waypoint 31. Le dernier. Continue. Marche. 10 kilomètres. Marche. Cours. Vite. 6 kilomètres. Il fait jour blanc, tout se ressemble. Je ne distingue pas grand-chose sur les rives. Puis au loin, j’aperçois une silhouette qui semble danser. Ou est-ce un chien ? Je me rapproche. Et éclate de rire. Tyre Lady! Avec sa pulka et Lumi le pneu ! Elle est venue me rejoindre pour les derniers kilomètres. 5 km. Je lui raconte mes mésaventures de la nuit dernière – pour réaliser que personne n’avait vraiment compris que j’avais vraiment perdu mon GPS ! – et à son tour elle me tient au courant des derniers événements. Ah les filles, même à bout de forces, elles ne s’arrêtent jamais de parler !

Le pont. D’abord au loin. Et de plus en plus près. Interminable. Et si court à la fois.

La ligne d’arrivée officielle est à présent dans l’hôtel Pojhanovi. Go Rachel Go, Ne laisse rien te ralentir à présent. Je quitte la rivière. Pour de bon cette fois. Dernières centaines de mètres. L’hôtel. Enfin. Rovaniemi 300 ! Je l’ai faite. La première femme à la terminer. Incroyable. Heureuse. Et tellement soudain il me semble.

Àlex, Rima et quelques-uns des participants à la Rov300 sont là pour m’accueillir, me féliciter et cela me chaud au cœur. Un thé s’il vous plaît ! J’en rêve ! Et pour notre survie à tous, une bonne douche avec une tonne de savon, dirait Rima LOL !

Mot de la fin

J’aimerais remercier Àlex Casanovas et toute son équipe pour avoir osé créer ces courses en Europe. Une belle occasion de se tester et de s’entraîner en vue des courses polaires mythiques du Canada ou de l’Alaska.

Courir une course arctique restera un événement à part. Elles nous forcent à rester honnête envers nous-même. Personne ne peut tricher dans un tel milieu où la nature est reine et dicte sa loi. Il nous faut faire avec, rester humble et authentique, à la merci des changements de temps, des qualités et quantités de neige. Bien entendu, il est possible de venir avec un objectif de compétition en tête. Mais au final, la nature décidera. Il ne suffit pas d’être un très bon athlète pour réussir. Il en faut plus. J’ai énormément appris. Sur le matériel, sur la gestion du vrai froid, sur moi-même. Et peut-être que ce n’était pas la course la plus parfaite. J’ai fait plein d’erreurs. Mais je suis très fière de la manière dont j’ai réussi à gérer les difficultés, à gérer mes émotions et mon corps pour aller jusqu’au bout. Je me suis bien amusée, ai vraiment profité de ces paysages grandioses et suis revenue avec tous mes doigts et orteils, ce qui est un succès en soi !

Pour celles et ceux que ces courses font rêver, s’il vous plaît, gardez en mémoire qu’elles ne sont que très peu comparables aux autres ultras et courses de trail running. Le marquage et l’assistance sont en service minimum, sachez que vous serez des heures et des heures tout(e) seul(e) et que c’est de votre responsabilité d’avoir le matériel adéquat pour y participer. L’organisation ici est un vrai luxe comparé à ce qui se fait dans d’autres courses similaires en Amérique du Nord. Il y a même très souvent de l’eau chaude aux CP de la 150 et un feu ! Les bénévoles le font à titre gracieux. Il y a même souvent des tentes pour s’abriter. J’ai besoin de le dire car j’ai entendu des choses pas très jolies de la part de participants à la 150 et je trouve cela très dommage. Mais si vous êtes prêt(e)s à expérimenter ce que ces courses vous offrent, alors je vous garantis que l’expérience sera magique et à la hauteur de vos attentes ! Paysages superbes, nature brute, parcours grandiose et gens authentiques et accueillants. Un régal !

J’espère que ce récit et mon aventure saura inspirer d’autres amateurs de froid, de nature et de sport à se lancer des défis similaires. Et j’espère que d’autres femmes se sentiront appelées à oser vivre leurs propres aventures, que ce soit dans le sport ou ailleurs. Mesdames, à vous de jouer !
Rovaniemi 300. Mon approche de la Laponie finlandaise.


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