Article / globe-trotter - le, 03/10/2013

LES ULTRA DNFERS

ULTRA TRAIL ATLAS TOUBKAL | MAROC

Mots clés : #maroc #utat

Le jour se lève au CP4 au pied de Tizi n'Oumichichka, la pluie prévue cette nuit ne s'est pas abattue sur nos tentes deux secondes. Le pipi nocturne habituel s'est fait sous une voie lactée mangée par d'invisibles nuages. Ô miracle, la journée s'annonce belle, un prérequis pour des photos matinales réussies. Le camp 4 à l'orée de la vallée de Likemt est occupé par les bénévoles et traileurs qui ne voulaient pas s'engager trop loin dans ce désert montagneux.

En effet une fois engagé, le coureur devra aller jusqu'à Imlil (km 89) en passant par des cols très techniques tels Tizi n’Tarharat (3450 m), Tizi n’Tifourhate. Sacré dilemme hier pour les organismes fatigués d'un séjour soudain à 2600m d'altitude de la station d'Oukaimeden. Les DNF 2013 sont pour la plupart des estomacs récalcitrant ou des inadaptés de l'altitude. Une bonne nuit de repos a approximativement requinqué la tribu de traileurs, nous sommes prêts à retourner à la piste de Setti Fatma (CP3) lieu de notre extraction vers la civilisation moderne.

Chaque traileur tient à saluer les bénévoles pour leur soutien, leur bienveillance, leurs soins. C'est une constante que j'apprécie dans ce sport, le respect des coureurs envers les personnes sans qui rien ne pourrait se matérialiser. Malgré une nuit sous une tente bien souvent sans duvet, mais avec quelques matelas prêtés par les bénévoles, les traileurs sont debout pour goûter un thé à la menthe, de quelques "kiris" et surtout des rayons matinaux de l'astre solaire. Les sommets s'éclairent de couleurs éclatantes, les genévriers sur les crêtes se détachent telles des ombres chinoises. Le silence est autour de nous pour peu qu'on l'entende.

Nous n'allons pas attendre le démontage du camp et la venue de l'équipe du CP5. Une douzaine de personnes sont attendues à Setti Fatma, soit deux navettes. Nous prendrons la 1ère navette quand nous atteindrons Setti Fatma. Un calcul rapide nous fait estimer le trajet entre 4 et 5h pour 20 km. Mais entre la théorie et la pratique, l'expérience a plutôt tendance à révéler des scenarii bien différents.

8h le départ à la fraîche est apprécié de tous. Plus tôt on part, moins on aura à subir les affres de la chaleur annoncée. Chacun médite sur la signification d'un abandon, ici, dans ces montagnes berbères. Une nuit sous tente, suivie d'une marche de plusieurs heures, c'est un abandon de la course au résultat, mais ce n'est nullement la fin de l'aventure! Un peu comme si les compteurs sont remis à zéro, un autre jour commence, plus sur un mode trek que trail. Avec une différence assez notable, il n'y aura pas d'assistance sur le parcours! Certains coureurs déjà épuisés par un jêune forcé depuis hier (ennuis gastriques), d'autres épuisés physiquement, modèrent l'allure du groupe. Chacun veille sur l'autre. Nous nous nomadisons, partageant nourriture restante, faisant mentalement le parcours inverse dans nos têtes. Nous sommes hors courses, DNF, blessés, toutefois nous avançons, certes lentement, dans ces montagnes inhabituelles à nos yeux.

Petit à petit nous voyons s'éveiller les couleurs, les senteurs, enfin nous pouvons entendre avec notre âme, telle une harpe mélodieuse, la beauté et l'harmonie des lieux.

Amenzel, village berbère nous accueille au son de sourires d'enfants, d'invitations au songe parfumé de thé berbère. Certains traileurs se délestent avec joie et altruisme de leur reste de nourriture auprès de gamins enthousiastes, ou achètent les canettes sorties à toute hâte d'une case à la vue de notre caravane. Un peu de commerce bienvenu pour des autochtones encore soumis à ce mode de vie quasi immuable. Je note toutefois que les piliers électriques en métal remplacent ceux de bois tel un symbole d'un changement d'ère du fer. L'an dernier, je voyais ces ouvriers tout de bleus vêtus s'affairer au niveau de Setti Fatma à 10 km d'ici. De pauvre mules chargées de tiges métalliques, des travailleurs accablés par la chaleur et manque d'oxygene en équilibre précaire sur les flancs de montagne escarpées, m'incitèrent à me questionner sur notre ethno centrisme en terme de pénibilité.

Ici, point de paraboles disgracieuses, ni d'univers virtuels connectés ne troublent les esprits. Nous sommes dans un îlot préservé des nouvelles déités venues du nouveau monde: google, apple, microsoft. Pour combien de temps encore ?

3h30 pour faire 10 km, le verdict tombe comme un couperet. Secrètement nous espérons faire moins sur la seconde moitié au vu de la topologie. Cependant il faut se rendre à l'évidence, la course n'est pas finie. Être ultra DNF à l'Utat ça se mérite ! Être estampillé "Ultra Thé Avec Tajine" également...

(*Did Not Finish)

 

Commentaires

comments powered by Disqus