Article / absolu - le, 07/11/2015

« Je me sens petite, et pourtant il va falloir être grande ! » - Sandrine Bec

Récit – Ultra-trail | La Diagonale des Fous 2015 de Sandrine Bec

Traverser l’île de La Réunion au pas de course, au travers de trois cirques, en franchissant des murailles quasi verticales, en arpentant le volcan en activité, ça parait fou. Ça tombe bien, puisque cette épreuve de 164 km et 9800 m D+ s’appelle la Diagonale des Fous ; récit de la course de Sandrine Bec, coureuse ordinaire capable comme ses semblables de se transcender l’espace de quelques heures.

LA DIAGONALE DES FOUS

• Île de La Réunion
• Départ le 22 octobre à 22 h de Saint-Pierre (sud)
• Arrivée à Saint-Denis (nord)
• Délai : 66 heures
• 164 km et 9800 m D+
• Vainqueur hommes : Antoine Guillon – 24 h 17 mn
• Vainqueur femmes : Nuria Picas – 28 h 11 mn
• Également deux autres course : Trail de Bourbon et la Mascareignes

 

QUELQUES MOTS SUR SANDRINE

• 37 ans, vit en Isère, responsable d'entrepôt chez Raidlight Vertical

• pratique la montagne sous toutes ses formes depuis des lustres

• pratique le trail-running depuis dix ans

• quelques ultras : Grand Raid 73, Trail de Vulcain, Trail de la Vallée de Chevreuse, Raid 28, Ardennes Méga Trail, Sparnatrail, Trail des Aiguilles Rouges, Saintélyon, Courmayeur Champex Chamonix, Grand Raid des Pyrénées (80 km), Andorra Ultra Trail, Madeira Island Ultra trail, La Montagn'Hard (60 km), Trail d'Albertville...

• plus longue distance effectuée en course avant la Diagonale des Fous : 115 km (MIUT 2015)


LES ACTEURS DE CETTE FOLLE DIAGONALE

Moi, je : Sandrine, 37 ans, je cours depuis mars 2006, mais je me suis inscrite à mon premier ultra (Ultra-Trail du Mont-Blanc, UTMB) en novembre 2005.
Emmanuel, mon chéri, ma moitié, mon coach : Emmanuel c’est l’homme qui partage ma vie au quotidien. C’est mon rédacteur en chef d’Ultrafondus (UFO) puis d’Ultra Mag. Nous nous sommes rencontrés fin août 2006 à Chamonix sur le salon de l’UTMB.
La Casta : Chantal, l’amie belge qui a terminé la course l’année précédente.
Val : ou Valéry, Pyrénéen vivant en région parisienne, connu sur le forum UFO, ça fait depuis mes débuts que je le connais comme une bonne partie des acteurs de cette réussite.
Phila : ou Philippe, Normand du forum UFO.
Miche : Michel, l’un des organisateurs du Grand Raid des Pyrénées (GRP).
Clierzou63 : Philippe, du forum UFO, expert en volcan, et bon coureur.
Rapace74 : Manu, de la Yaute ! Forum Kikouroù et UFO.
Gérald : Gérald, un copain d’un copain, qui est devenu un copain ! Il a été bien malchanceux en marchant sur un oursin le mardi avant la course, et qui traîne dans son pied 23 épines, peut-être une nouvelle forme de dopage ?
Enrico : Enrico est un bon centbornard (7 h 28 en 2002) et aussi un collègue de travail italien.
Alex : Alexandra, vainqueur de la Diagonale des Fous chez les femmes en 2004, et 4e en 2012, amie et collègue de travail.
Laurent l’Extremist : du forum UFO.
Philippe Guerin : collègue de travail.
Yannick : Yannick le Breton devenu Suisse, le fromager, on s’est connu à mes débuts et même un peu avant ?

 

C’EST UNE ÎLE PERDUE AU MILIEU DE L’OCÉAN…

C’est une île dans l’océan indien, 9500 km me séparent d’elle alors que j’écris mes aventures, et pourtant une partie de moi est restée là-bas. Ta beauté, ta chaleur, les odeurs florales qui hantent encore mes narines… Quand je ferme les yeux, je vois encore les poissons tropicaux qui habitent ton lagon et tes profondeurs. Je me rappelle tes forêts et ton ciel étoilé dans Mafate.

Les bonnes choses ont une fin, du moins tout de suite, mais demain ? Nous avons vécu 20 jours fabuleux à dévorer chaque instant, et la Diagonale des Fous a été la cerise sur le gâteau.

Aujourd’hui je me regarde dans le miroir… Ce que je vois ? Juste moi, rien n’a changé. Si, peut-être, j’ai le nez qui pèle ! Et pourtant, on dit de moi que je suis une survivante : c’est écrit sur le t-shirt qu’on nous a remis à la fin de la course. Mais survivante de quoi ? Je n’ai pas fait Koh-Lanta ! Je n’ai pas eu besoin de manger des yeux de poissons pour survivre, ni même de me battre avec des scorpions ou des serpents !

Ce à quoi j’ai survécu : c’est à mes 116 918 m D+ ? Mes 2 728 km ? Mes 416 heures d’entraînement ? Ou peut être que j’ai survécu aux différents rhums arrangés, aux rougails fort pimentés ? Ou bien alors, ai-je simplement survécu à moi-même ?

 

SOUK, COPAINS ET FEU D’ARTIFICE

Voilà on y est : 20 h ce jeudi 22 octobre, il y a une heure que nous avons pris, Emmanuel et moi, le bus à la Saline-les-Bains, et nous en profitons pour retrouver des copains : Val et Phila. Dans le bus nous papotons et nous en profitons pour dévorer notre dernier repas. Je somnole et nous voilà déjà à Saint-Pierre. Tout juste descendus nous croisons d’autres copains : Miche et Clierzou63. La dépose des sacs d’allègement et le contrôle des sacs de course ressemblent toujours à un chantier ! Il n’est pas 21 h 30 qu’on est déjà dans les starting-blocks, sauf qu’il se met à pleuvoir, et ça ce n’est pas forcément cool… Emmanuel me hisse sur la ligne de départ juste derrière l’élite après un beau et dangereux mouvement de foule. Voilà on y est, il y a foule, je me sens petite, et pourtant il va falloir être grande !

Le GPS est en route, les jambes tournent, la banane est au programme, le départ a été donné. La pluie s’est arrêté, les spectateurs sont figés, l’ambiance est démente ! Les enfants tendent leurs mains pour qu’elles soient balayées au passage des coureurs, les adultes tendent leurs mains pour nous apporter le bonheur d’être finisher ! Le feu d’artifice apporte de la couleur dans la pénombre de ce début de nuit, l’animation et la joie de la population nous transportent dans les premiers kilomètres C’est une fête sans fin, où chaque personne présente est heureux d’être là et de participer chacun à sa manière.

Doucement les clameurs s’éloignent, doucement la poussière s’élève, doucement la course commence. Je ne suis pas seule à emprunter les sentiers sillonnant les champs de cannes, je ne suis pas seule à espérer rallier l’arrivée, et pourtant il n’y a que moi qui puisse décider du dénouement de cette course.

 

Domaine Vidot : 14,6 km, 652 m D+ - jeudi 22 octobre 23 h 57

Tout se passe pour le mieux, je compte une demi-heure d’avance sur mon planning. J’ai du mal à me situer dans le peloton, à savoir si je suis plus devant ou plus derrière, et peu m’importe.

À la sortie du ravito, rapidement un premier embouteillage vient me freiner dans mon élan. Il me ralenti un petit quart d’heure. Après être repartie, le second embouteillage est plus inquiétant, car il dure. Des coureurs se mettent à chanter, dans la ravine leurs voix résonnent, ramenant un peu de sérénité. Les vestes ont été enfilées en attendant de pouvoir à nouveau retrouver un bon rythme. 1 km en 1 heure…

Quand enfin le bouchon saute, il y a les coureurs engourdis, et il y a les coureurs en forme au pas vif, à la démarche assurée. La course a repris, je fais un bout de chemin avec Gérald qui me raconte son histoire d’oursin un brin piquante.

À l’aube de ce vendredi, je fais le yoyo avec Enrico. Nous profitons du lever de soleil sur la Plaine des Cafres et le Piton des Neiges, un moment magique, un spectacle devant lequel on ne peut que s’arrêter et s’émerveiller. Les sentiers sont joueurs et plutôt secs.

Combien de jours verrons-nous se lever sur cette course ?

 

Piton Textor : 40 km et 2589 m D+ - vendredi 23 octobre 6 h 32

Le Yop n’est pas forcément une bonne idée, mais ça fait du bien, et j’en avais envie. Ah ! Le téléphone sonne, c’est mon chéri, et comme toujours le temps d’atteindre le téléphone, ce dernier s’arrête. En attendant de l’avoir au bout du fil, je consulte déjà les nombreux messages. Je m’arrête sur celui d’Alex, elle me l’a envoyé à 2 h 15 du matin « t où ? chui mal », il n’en faut pas plus pour déclencher une vague d’émotion… J’essaie de la joindre mais rien… Pourvu qu’elle continue !

C’est bon, ça capte, j’ai Emmanuel au téléphone, tout heureux, il m’annonce des bonnes nouvelles : tout va bien, Mare à Boue et Kerveguen sont secs ! Youpi ! Une super descente s’ensuit en direction de Mare à Boue, un grand plaisir et de la vue en plus.

Cinquantième kilomètre : c’est l’heure du premier déballage de pieds. État satisfaisant, mais ils me démangent comme ce n’est pas permis (ça ce n’est pas très grave). Tout juste une demi-heure d’arrêt, que je trouve plutôt bien géré. Les coquillettes étaient trop cuite, mais le poulet était bon !

Les conditions météo et du terrain comparées à il y a trois ans sont complètement différentes, ce qui change la donne. Je me fais la réflexion que je n’ai mal nulle part, c’est plutôt bon signe. Coteau Kerveguen avalé en 2 h 30, et 1 h pour descendre sur Mare à Joseph, une descente complètement démente ! Elle atteint du 39% sur le kilomètre le plus raide. Les marches sont hautes et il faut rester vigilant.

Les cris, les applaudissements, tous ces encouragements, j’arrive avec la banane à Cilaos.

 

Cilaos : 66,2 km, 3474 m D+ - vendredi 23 octobre 13 h 14

C’est ici que ma course en 2012 s’était arrêtée. C’est là qu’elle commence cette année. Je prends un peu trop mon temps, mais surtout je trouve que le ravito n’est pas très bien organisé. Je croise Laurent l’Extremist, il est déjà sur le point de repartir alors que j’arrive tout juste.

Il est temps pour moi de retrouver les sentiers, déjà une heure à se refaire une santé. En partant je croise et devance Philippe Guerin.

Voilà j’y suis, Cascade Bras Rouge ; certains coureurs finissent à l’eau à cause d’un photographe qui veut prendre « Le Cliché ». Il squatte le passage le plus sûr tout en faisant passer les coureurs du côté moins facile…

Au début du sentier du Taïbit je ne m’attarde pas, je sais qu’à partir de là, la sortie sera dans 40 km, maintenant c’est Mafate qui m’attend. Je transpire tout ce que je peux en cette fin d’après midi, la montée est rude. Je renonce à m’arrêter au stand « tisane ascenseur » pour continuer ma progression. J’apprécie la sécurisation du passage juste en dessous du col du Taïbit, et enfin le col ! Autour de moi, tout le monde est dans le même état : heureux et satisfait d’être là. Surtout après avoir vu certains coureurs renoncer et redescendre sur Cilaos…

C’est l’heure de remettre la frontale sur la tête, cette dernière servira avant l’arrivée sur Marla.

 

Marla : 78,6 km, 4756 m D+ - vendredi 23 octobre 18 h 50

Voici déjà une journée que le départ a été donné. Je m’octroie le fait de somnoler durant 30 minutes, car je n’arrive pas à dormir. Ce poste a des allures de camps de survie : toutes les places sous le marabout dortoir sont prises, plus de couvertures, dehors les coureurs dorment à même le sol dans leur couverture de survie.

En repartant, la nuit est profonde. Rapidement les frontales forment de longs serpents de lumière. En plus des couvertures de survie (avec leur propriétaire à l’intérieur) jonchent le sol ; en général ce sont des colonies de couvertures, donnant un regard nocturne inhabituel à la forêt.

Le Sentier Scout se fait en compagnie de plusieurs gars, la frontale uniformise le sol poussiéreux. Une racine, un caillou… tout est poussière, et VLAN…. Badaboum ! Je me retrouve à mordre la poussière et à sentir les cailloux dans le coude et les genoux ! Mais surtout j’ai les gars qui m’empoignent le bras et la jambe gauche pour me garder sur le chemin et éviter la bascule dans le vide (y’a des endroits où il ne faut pas tomber !). Sur ce coup-là rien de grave… Ouf !

C’est long jusqu’à La Plaque… Ilet à Bourse n’est pas plus équipé que ça en lieu de repos, donc je décide de faire 3,4 km de plus pour arriver à Grand Place Ecole et avoir plus de confort pour faire une pause. Cette partie je la connais pour l’avoir faite une semaine plus tôt avec Emmanuel, ça n’empêche que de nuit ça prend toujours une allure différente !

 

Grand Place Ecole : 98,6 km, 5697 m D+ - samedi 24 octobre 2 h 44

Dans cette nuit profonde où seule la voie lactée nous accompagne, je m’arrête dans cet endroit. On est tous chouchoutés par les bénévoles. Ils sont au moins 5-6 à me demander si ça va, si j’ai besoin de quelque chose. Oui, j’ai besoin d’une pierre ponce pour me gratter sous les pieds ! Ça fait rire ! C’est le meilleur des remèdes ! Bon, je suis installée dans un coin de la tente médicale pour faire le nécessaire. J’ai mis les pieds à l’air (pour qu’ils sèchent) et le réveil dans 30 minutes. Une couverture vient me recouvrir, je suis loin, très loin, je suis dans Mafate, je dors comme jamais. J’ouvre les yeux, il me reste 4 minutes, je m’octroie du rabe (2-3 minutes), c’est tellement bon de faire une grasse nuit !

Tout va bien, le corps va bien, pas d’échauffement, pas de douleur, c’est l’heure de repartir.

Grand Place les Hauts, Rivière des Galets, Roche Ancrée, le court sommeil a fait son effet. Les kilomètres passent plus vite, le pied est plus sûr.

Le jour se lève sur le samedi. J’ai bon espoir d’arriver avant dimanche, mais ça c’est accessoire. Je dois déjà sortir de Mafate ! Je reconnais le vallonnement qui doit me mener à Roche Plate, j’y fais un bout avec Phila, et puis le soleil inonde déjà la montée vers le Maïdo. Je reprends des forces sur le ravito, quoique plus rien ne me fasse envie, à part une pizza, un rougail saucisses… Ça sera donc une banane !

Doucement j’imprime le rythme, pas après pas, mètre après mètre, alternant mains sur les cuisses et derrière le dos, transpirant toute cette eau dont mon organisme a besoin pour avancer et que j’ai si difficilement emmagasinée durant la nuit. Doucement, la Brèche s’efface, puis les indications : 25/75%, 66/33%,75/25% s’effacent à leur tour. Les clameurs que j’attends depuis le bas s’approchent, mais quand j’ose lever la tête c’est encore tellement loin. Et puis, il y a cette haie d’honneur, ce frisson, cette émotion d’être en haut, là je me retourne le regard sur ce magnifique décor et je me dis « Ciao Mafate ! »

Je retrouve l’assistance du Team Raidlight, ça sera la seule fois où je m’y arrêterai. Le gâteau patate maison et la Cilaos bien fraîche me laisseront un long souvenir, merci les filles vous avez été au top.

 

Maïdo tête Dure : 112 km, 7747 m D+ - samedi 24 octobre 10 h 10

Je me rends bien compte que je prends bien trop mon temps, mais ça fait aussi du bien. Je me trouve un petit coin d’ombre collé contre l’une des tentes. Le soleil tape déjà fort. J’exerce toujours le même rituel : remplir ma poche à eau, manger, m’occuper des pieds. En plus à cette base vie, je change de maillot, je mets de la crème solaire, et je change de chaussures, je charge le GPS et consulte la foultitude de messages. Il y a ceux de ma Casta qui est plus que sûre que j’irai au bout. Comme l’an dernier j’ai eu le plaisir d’avoir son suivi en SMS, cette année c’est à son tour de ne plus dormir, de psychoter ! Séb, Laurence et Sophie : mes collègues. Séb est à fond pas de répit, ah si je le soupçonne de dormir la nuit, Sam, Anaëlle nos amis de Saint Laurent, y’a Clément et Anne-So des anciens collègues, et puis Sandrine, mes parents, mes sœurs, ma belle sœur, Stéphane… Et puis déjà trois quarts d’heure de passés…

Je repars et l’instinct de course reprend le dessus sur le confort sommaire qu’offrent ces points de vie. Je suis déjà de retour sur ces sentiers de poussières et de roches abrasives, longeant des remparts et des ravines, me faufilant dans cette dense végétation. L’esprit s’évade par moment pour retrouver mon chéri, ma famille, les amis et les collègues… Beaucoup d’entre eux me poussent au quotidien, ont été là lors des longs mois de ma préparation. Ils m’ont soutenue, encouragée, conseillée, félicitée. Et aujourd’hui à chacun de mes pas je les porte un peu avec moi.

C’est une longue section pour arriver à Sans Souci, 15 km. Mais quel bonheur ! Emmanuel m’a dit qu’il y avait du rougail saucisses ici, je n’ose trop me réjouir de peur qu’il ne reste rien !

Depuis quelques kilomètres, je sens que ça chauffe un peu au talon droit, je m’offre le luxe de faire un arrêt chez les podos, où y’a pas grand monde. Et puis c’est jour de fête : y’a pas foule chez les kinés, alors je me fais dorloter. Le rougail est bien là, je me fais servir une bonne assiette. On n’a pas idée comme ça peut être bon et savoureux un plat aussi simple, les saveurs explosent en bouche. Phila et son collègue me rejoignent, il n’y a qu’à voir nos sourires pour comprendre en partie la satisfaction ressenti par ce repas (et par les crêpes du même ravito).

Oups… SMS d’Alex « Déchirure quadri, suis à la Possession, suis strappé je finirai. j’attends Phil, il doit être là vers 18h. tu viens avec ns ? je dors sous la tente vins me voir. », vraiment pas de bol ! « Je terminerai avec vous 2 » est ma réponse. Vu que je me suis un peu éternisée au ravito, Philippe m’est passé devant.

Il y a une brève portion de route puis la Rivières des Galets à traverser, je longe le Stade Halte Là. Les habitants nous attendent les tables dehors, nous offrant ce qu’ils ont sur ces ravitos sauvages : coca bien frais, manioc, orange, eau, chocolat, mais surtout leur sourire, leur bonne humeur, de la musique. Nous apprécions tous ces petits gestes, ces moments de bonheur.

C’est au bout d’un champ de canne que je me fais la réflexion que des coureurs arrivent d’en face. En voyant les pointeurs je pense que le ravito va vite venir. Mais avant il faudra ressortir la frontale et affronter un parcours d’accro branche, et c’est encore bien plus loin que se trouvera le ravito. Je réalise à ce moment-là que j’ai passé le croisement et que maintenant le chemin se fera avec les coureurs du Trail de Bourbon.

La troisième nuit… Et toujours pas d’hallucinations, toujours la même envie, toujours de bonnes jambes, tous les feux sont au vert. Mais il faudrait refaire un peu leur chemin, caillouteux à souhait, ou bien poussiéreux, ou encore glissant, et puis toutes ces racines, et que dire de ces marches de géant !

Et à un moment, le pied se coince entre deux cailloux, un pas grand-chose qui fait partir la cheville et cela malgré la chevillère avec les renforts latéraux… Je maudis cet instant, je maudis cette cheville, je peste, il fait nuit, je ne veux qu’une chose c’est franchir cette arrivée que mon chéri franchit à ce moment précis. Les coureurs s’arrêtent et me demandent ce qu’ils peuvent faire, j’essaie de ne pas être trop désagréable et j’espère ne pas l’avoir été. Je respire profondément, prends mes granules d’arnica, et repart en claudiquant. J’appelle Alex pour lui dire de filer avec Philippe et de ne pas m’attendre. J’envoie un message à Emmanuel et Chantal. Faut serrer les dents, ne rien lâcher.

 

Possession : 144,5 km, 8683 m D+ - samedi 24 octobre 20 h 38

Plus de doute la nuit va être longue. Je suis un peu dégoûtée par ce coup dur. Je remplis ma poche à eau et je me pose dans un coin, le dos contre le mur, la tête plongée dans mes bras croisés sur mes genoux. Je m’évade… Quelqu’un me réveille et me propose un lit, que j’accepte pour 15 minutes.

En repartant, je me convaincs que je n’ai pas mal, ne pas boiter, avancer, toujours avancer. Je suis soulagée des 2 km de route qu’il y a à la sortie du ravito, mais ça ne dure pas plus longtemps, me voilà à affronter le P… de B… de M…. de saleté, de Chemin des Anglais. Si je vous dis qu’ils ne savent pas ce que c’est qu’un niveau, et encore par chance quand j’y passe il ne pleut pas, autrement j’imagine bien ce que ça peut donner avec des savonnettes sous les pieds.

Concentrée sur mes pas, deux mains se posent sur moi, d’une voix que je connais j’entends « Sandrine ». La fatigue, l’émotion, il ne m’en faut pas plus. Oh Yannick ! Ce que ça me fait du bien de te voir à ce moment précis, toi étant sur le Bourbon je ne pensais vraiment pas que nos chemins se croiseraient. Et puis, après le partage de nos courses et de nos galères, par nos rythmes différents nous nous perdons de vue.

Arriver à Grande Chaloupe est un soulagement, j’ai maintenant 2 h 30 de retard sur mon plan. J’enfile déjà le débardeur de la course, il fait chaud. C’est la dernière grosse côte, la vitesse ascensionnelle est bonne pour une fin de course. Il y a quelques gouttes qui viennent saturer encore plus l’atmosphère en humidité. Des rafales de vents me font enfiler la veste une poignée de minutes : au final il fait trop chaud !
 
J’ai l’impression qu’il y a beaucoup moins de coureurs la nuit, maintenant je passe parfois des dizaines de minutes seule. J’aime ça, me retrouver avec moi, mais bon la discussion est un peu limitée.

Alors que je me crois à Colorado, je n’y suis pas, et je ne comprends pas la suite, car au lieu de descendre ça continue de monter. J’exécute chacun des pas qui me mènent plus haut, et m’efforce de ne pas m’arrêter. Et il y a ce plateau, éclairé par la lune, cette route bétonnée toute pleine de boue, et un ravito. Je suis un peu paumée suite à mon erreur de positionnement.

 

Colorado : 160,6 km, 9889 m D+ - dimanche 25 octobre 2 h 45

Après le ravitaillement, je refuse de me coucher sur un lit donc je m’assieds, me mets une couverture sur les épaules et m’endors 12 minutes. Il me tarde maintenant d’en voir la fin, il me tarde de retrouver mon Emmanuel et de partager avec lui cette course. D’ailleurs j’essaie désespérément de le joindre mais il doit dormir très profondément.

J’entame la dernière descente, les bénévoles m’ont avertie qu’il faut compter 2 heures. Me voilà repartie dans un épisode de Tarzan… sauf que je commence à mettre les mains sur les troncs et ces derniers sont plein de boue ! Du coup je ne fais pas de chichis et je mets les mains dans la boue quand il le faut. C’est casse gueule à souhait, ces derniers kilomètres sont longs, très longs. La vigilance est requise.

Cette descente j’ai l’impression de l’avoir déjà vécue, de déjà la connaître, pourtant c’est bien la première fois que je la fais.

Yannick me rejoint à nouveau, je lui indique de me devancer sachant qu’il est bien plus rapide que moi en descente et qu’il a surtout un objectif temps révisé.

Après un énième lacet, j’entends des encouragements, au loin l’aurore commence à poindre, promesse d’une nouvelle journée ensoleillée en ce dimanche. Je m’amuse avec les spectateurs sur les dernières marches qui se descendent tel un compte à rebours. J’ai Emmanuel au téléphone qui vient de se réveiller, il est tout désolé de ne pas être là, et en même temps je ne veux pas l’attendre pour franchir l’arche d’arrivée !

Plus rien ne peut m’arrêter, c’est comme si j’avais gommé 164 km, je fais mon sprint à 10 ? 11 ? 12 ? km/h. C’est comme si on m’avait greffé des ailes, mon corps est léger, j’entre sur le stade comme si j’allais faire ma séance de fractionné. Il y a une quinzaine de personnes tout au plus sur le stade. J’éteins ma frontale pour affronter ces derniers mètres, ça y est ! J’y suis ! Je l’ai franchie ! 55 h 04 mn.

J’ai survécu : à trois nuits, à la poussière, à la boue, aux ravitos, au marchand de sable, aux galets posé sur les rivières, à une cheville récalcitrante…

Je reçois ma médaille, mon maillot, et je pars à la douche.

 

DES LENDEMAINS QUI CHANTENT

Après… Je croise Manu, Jean-Michel, Céline et Fabienne qui sont venus accueillir Gérald. Mon chéri arrive alors que je finis de prendre ma douche… froide ! On se retrouve tous autour d’une table pour manger, et on voit Laurent se redresser d’un lit sous la tente dortoir, vision marrante sur le moment. Yannick nous rejoint, on part se boire une Dodo à 8 h du mat’, on l’a bien méritée ! La table devient vite trop petite, les aventures fusent, les rires, les histoires

Voilà pour nous c’est terminé ici, on rentre à l’Hôtel où Nathalie, Yves et Benjamin nous accueillent comme il se doit, ainsi que tous les autres occupants qui pour la majorité ont couru aussi !

Le lendemain soir nous voilà dans l’avion pour rentrer… The end !

Un grand merci aux bénévoles, à toutes ces personnes croisées, ce fut 55 heures formidables !

Il y a beaucoup de remerciement à faire :
Emmanuel pour tous les jours, pour tout ça ! MERCI, c’est grâce à toi que la ligne d’arrivée n’est plus si loin que ça !
Mon papa et ma maman, votre soutien sans faille, votre amour de parents m’ont fait pousser des ailes (j’aurai aimé savoir les utiliser).
Eliane et Nathalie mes sœurs, vous ne comprenez pas toujours pourquoi je cours, mais vous êtes toujours avec moi !
Ma Casta, ma Chantal : une Amie, un grand cœur, tu as été souvent avec moi sur la course, par tes messages, mais aussi par nos pensées. Merci à Claude de nous supporter !
Guylaine et Laurent : si jamais j’osais manquer de motivation, je n’avais qu’à avoir une pensée vers vous, et tout repartait !
Alex, heureuse et fière que tu ai terminée, merci pour ton soutien sur toute la course, ainsi qu’avant et après !
Marc : pour ces encouragements venus du Québec, merci pour cette amitié !
Bruno, Manu (du boulot), Séb, Sophie, Clément, Anne-So, Laurence… Collègues d’hier ou d’aujourd’hui, merci pour votre soutien et votre suivi !
Christophe et Annie, Jean-Charles, Fabienne et Jean-Bernard, Eric, Céline… : pour toutes ces sorties en montagne et aussi pour votre amitié.
Stéphane et Stéphane, Marie, Isabelle, Beau papa (désolée pas réussi à arriver samedi soir pour l’apéro, pourtant ce n’est pas l’envie qui manquait !), Jean-Paul, LePiou, Sam, Annaëlle, Laurent, Emmanuelle, Yannick, Gérald, Céline, Rapace74, Phila, Val, Laurent, Clierzou63, Miche, Enrico, Philippe, Sandrine…

À coup sûr il en manque, mais merci !

• Le site de la course : http://www.grandraid-reunion.com/

• Photos de Sandrine Bec et Flash-Sport


Commentaires

comments powered by Disqus