Article / top-chrono - le, 22/02/2015

David Epstein: Les athlètes deviennent ils vraiment plus rapides, meilleurs, plus forts ?

SPORT- RECORD | DÉCRYPTAGE

Depuis les dernières décennies il semble que les athlètes deviennent plus rapides et forts dans tous les sens du terme. David Epstein énumère les causes cachées derrière les records.

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La devise olympique est : « Citius, Altius, Fortius. » Plus vite, plus haut, plus fort. Les athlètes ont sous titresrespecté cette devise rapidement. Le vainqueur du marathon olympique de 2012 a couru en deux heures et huit minutes. S'il avait couru contre le vainqueur du marathon olympique de 1904, il l'aurait devancé de quasiment une heure et demie. Nous avons tous ce sentiment qu'en quelque sorte nous nous améliorons en tant qu'espèce humaine, vers un progrès inexorable, mais ce n'est pas comme si nous avions évolué vers une nouvelle espèce en un siècle. Alors, que se passe-t-il ? Je voudrais examiner ce qui se cache derrière cette marche de progrès sportifs.

En 1936, Jesse Owens a établi le record mondial du 100 mètres. Si Jesse Owens avait couru l'an passé le 100 mètres aux championnats du monde, lorsque le sprinter jamaïcain Usain Bolt aurait franchi la ligne, il resterait 4,3 mètres à parcourir à Owens. C'est beaucoup dans une course de vitesse. Pour vous donner une idée de ce que cela représente, je souhaiterais partager avec vous une démonstration conçue par le scientifique sportif, Ross Tucker*.

Maintenant, imaginez le stade l'an passé aux championnats du monde lors du 100 mètres : des milliers de fans qui attendent avec impatience de voir Usain Bolt : l'homme le plus rapide au monde. Les photographes se bousculent pour saisir le moment où les neufs hommes les plus rapides au monde quitterons leurs starting blocks, et je veux que vous prétendiez que Jesse Owens est dans cette course. Fermez les yeux maintenant pendant une seconde et imaginez la course.

Owens avait une truelle de jardinage  pour creuser des trous dans les cendres lors du départ.

Pan ! Le coup de départ est donné. Un sprinter américain saute vers l'avant. Usain Bolt commence à owens boltle rattraper, Usain Bolt le dépasse, et au moment où les coureurs franchirons la ligne vous entendrez un bip. (Bips) Voilà toute la fin de la course. Vous pouvez ouvrir les yeux maintenant. Le premier bip était Usain Bolt. Le dernier bip était Jesse Owens. Réécoutez encore une fois. (Bips) En réécoutez, il semble ne pas y avoir un grand écart, non ?

Aussi, considérez que Usain Bolt a démarré en se propulsant hors des starting blocks sur une piste spécialement fabriquée et conçue pour lui permettre de se déplacer de la façon la plus rapide qu'il soit. En revanche, Jesse Owens a couru sur des escarbilles, des cendres de bois brûlé, et cette surface douce demandait beaucoup plus d'énergie de ses jambes quand il courait. Au lieu des starting blocks, Owens avait une truelle de jardinage qu'il devait utiliser pour creuser des trous dans les cendres lors du départ.

L'analyse biomécanique de la vitesse des articulations d'Owens montre que s'il avait couru sur la même surface que Bolt, il n'y aurait pas eu un écart de 4,3 mètres entre eux. Il aurait été à une foulée prés. Au lieu d'être le dernier bip, Owens aurait été le second bip. Réécoutez cela encore. (Bips) Voici la différence que la technologie de la surface de la piste a entraînée, et ça a été le cas dans tout le monde de la course.

Considérons une course plus longue. En 1954, Sir Roger Bannister est devenu le premier homme a courir le 1500 m en moins de 4 minutes. De nos jours, des étudiants réalisent cela chaque année, et dans de rares occasions, un gosse de lycée le fait. À la fin de l'année dernière, 1314 hommes ont couru le 1500 m en moins de 4 minutes, mais comme Jesse Owens, Sir Roger Bannister a couru sur des cendres ce qui demandait beaucoup plus d’énergie de ses jambes que les pistes synthétiques actuelles. J'ai consulté des experts en biomécaniques pour déterminer de combien cela ralentissait de courir sur des cendres au lieu que sur des pistes synthétiques, et ils ont concédé que c'était 1,5 pour cent plus lent.

Donc, si on applique le taux de ralentissement de 1,5 pour cent pour chaque homme qui a couru le 1500 m en 4 minutes sur une piste synthétique, voici ce qui se passe : Il ne reste que 530 coureurs. Si vous voyez cela de ce point de vue, moins de 10 nouveaux hommes par an ont intégré le club du 1500 m en moins de quatres minutes depuis Sir Roger Bannister.

530 c'est beaucoup plus que un, et c'est en partie parce qu'il y a beaucoup plus de gens qui s’entraînent aujourd'hui et ils s'entraînent de façon plus intelligente. Même les étudiants s'entraînent de façon plus professionnelle comparés à Sir Roger Bannister qui s'entraînait pendant 45 minutes à l'époque en abandonnant les leçons de gynécologie à l'école de médecine. Et l'homme qui a remporté le marathon olympique de 1904 en trois heures et demie, cet homme a bu du poison à rat et du cognac lorsqu'il a couru la course. C'était son idée de produit dopant. (Rires)

Dans tous les sports, la technologie a eu une influence sur la performance.

Clairement, les athlètes sont plus attentifs aux produits dopants et ça a parfois créé une différence dans certains sports, mais la technologie a fait une différence dans tous les sports, des skis plus rapides aux chaussures plus légères.

Jetons un œil au record du 100 mètres nage libre. Le record a tendance à baisser, mais il est aussi rythmé par ces innovations. La première, en 1956 est l'introduction du virage. Au lieu de stopper et retourner, les athlètes pouvaient basculer sous l'eau et repartir immédiatement dans le sens opposé. La deuxième innovation est l'introduction des gouttières sur les côtés de la piscine qui permet à l'eau de s'échapper au lieu d'être turbulente et de nuire aux nageurs dans leur course. La dernière innovation est l'introduction des maillots de bain à faible frottement qui recouvrent le corps en entier.

Dans tous les sports, la technologie a eu une influence sur la performance. En 1972, Eddy Merckx a établi le record de la plus longue distance cyclable parcourue en une heure, soit 49.431 km. Ce record n'a cessé d'être amélioré à l'instar des vélos qui sont devenus plus aérodynamiques jusqu'en 1996, où le record a été repoussé à 56,375 km, prés de 7 km de plus que ce qu'Eddy Merckx a parcouru en 1972. Et puis en 2000, l'Union Cycliste Internationale a décrété que quiconque voudrait battre ce record devrait le réaliser avec le même équipement que celui utilisé par Eddy Merckx en 1972. Où en est le record aujourd'hui ? 49,7 km un total de 0,27 km de plus que ce qu'Eddy Merckx a parcouru il y a plus de quatre décennies. L'amélioration de ce record est essentiellement due à la technologie.

Cependant, la technologie n'est pas le seul facteur qui pousse les athlètes vers l'avant. Bien que nous n'avons pas évolué vers une nouvelle espèce en un siècle, le pool génétique dans les sports de compétition a très certainement changé. Dans la première moitié du 20e siècle, les instructeurs et entraîneurs d'éducation physique pensaient que le gabarit moyen était préconisé pour toutes les activités sportives : taille moyenne, poids moyen, peu importe le sport.

Et en témoigne à l'époque le corps des athlètes. En 1920, le sauteur en hauteur et le lanceur de poids avaient communément la même taille. Mais comme cette idée a commencé à s'estomper, puisque les scientifiques du sport et les entraîneurs ont réalisé que plutôt qu'un gabarit moyen, on veut des gabarits hautement qualifiés qui s'intègrent dans certains créneaux de sport, une forme de sélection artificielle a eu lieu, un auto-tri des gabarits qui correspondent à certains sports, et les corps des athlètes sont devenus différents les uns des autres. Aujourd'hui, plutôt que d'avoir la même taille que le sauteur en hauteur, le lanceur de poids moyen est plus grand que lui de 6,35 cm et plus lourd que lui de 59 kg. En ceci s'est produit dans tout le monde sportif.

En fait, si vous traciez un graphique de la hauteur en fonction de la masse, une donnée simple pour chacun des deux douzaines de sports de la première moitié du 20e siècle, cela donnerait ça. Il y a une certaine dispersion, mais ça se regroupe autour du gabarit moyen.

Le bing bang des types corporels

Ensuite, cette idée a commencé à disparaître, et au même moment, la technologie numérique -- la radio, la télévision puis internet -- a donné à des millions de personnes, voire des milliards dans certains cas, un ticket pour consommer les performances de l'élite sportive. Les incitations financières, la renommée et la gloire ont induit l’émergence d'athlètes d’élite, ce qui a permit de passer au petit échelon supérieur de performance.

Cela a accéléré la sélection artificielle des gabarits spécialisés. Et si vous traciez un point de données pour ces deux douzaines de sports aujourd'hui, ça rassemblerait à ça. Les corps des athlètes sont devenus beaucoup plus différents les uns des autres. Et comme ce graphique ressemble aux graphiques qui montrent l'expansion de l'univers, avec les galaxies qui s'éloignent les unes des autres, les scientifiques qui l'ont découvert l'ont appelé : « Le bing bang des types corporels »

Dans les sports où la hauteur est prisée, comme le basketball, la taille des athlètes a augmenté. En 1983, l'Association nationale de basketball a signé un accord novateur faisant des joueurs des partenaires de la ligue, ayant droit aux revenus des billets et aux contrats de télévision. Soudainement, quiconque pouvait être un joueur de NBA voulait en être un, et les équipes ont commencé à parcourir le globe à la recherche de gabarits qui pouvaient les aider à décrocher des championnats. Du jour au lendemain, la proportion des joueurs de NBA qui font au moins 2,13 m a doublé, passant à 10 pour cent.

Aujourd'hui, un joueur de NBA sur dix mesure au moins 2,13 m, bien qu'un homme de 2,13 m se fasse incroyablement rare dans la majorité de la population -- tellement rare que si vous connaissez un américain âgé de 20 à 40 ans qui mesure au moins 2,13 m, il y a 17 pour cent de chance qu'il soit actuellement un joueur de NBA. (Rires)

les joueurs de NBA sont ridiculement grands, mais ils sont (aussi) ridiculement longs

Ainsi, si vous prenez six hommes qui mesurent 2,13 m, un d'entre eux est un joueur actuel de NBA. joueur NBAEt ce n'est pas le seul critère qui rend le corps des joueurs de NBA uniques. Voici « l'homme vitruvien » de Leonardo da Vinci, les proportions idéales, avec l'envergure des bras égale à la hauteur. L'envergure de mes bras est exactement égale à ma hauteur. Pour vous c'est quasiment probablement pareil, mais ce n'est pas le cas du joueur moyen de NBA. Le joueur moyen de NBA a une silhouette de 2 m avec des bras de 2,13 m de long.

Non seulement les joueurs de NBA sont ridiculement grands, mais ils sont ridiculement longs. Si Leonardo avait voulu dessiner le joueur de NBA vitruvien, il aurait eu besoin d'un rectangle et d'une ellipse et non d'un cercle et d'un carré.

Ainsi, dans les sports où la largeur est prisée, les athlètes larges sont devenus plus larges. danseusesInversement, dans les sports où la petite stature est un avantage, les petits athlètes sont devenus plus petits. La gymnaste d'élite moyenne a rétréci de 160 cm à 145 cm au cours des 30 dernières années, d'autant mieux pour leur rapport puissance-poids et pour leur rotation dans les airs.

Et tandis que le grand est devenu plus grand, le petit plus petit, l'étrange est devenu plus étrange. La phelps el guerroujtaille moyenne de l'avant bras d'un joueur de water polo par rapport à la totalité de son bras a augmenté, d'autant mieux pour adresser un fouet énergique. Et tandis que le grand est devenu plus grand, le petit plus petit, l’étrange plus étrange, en natation, le corps idéal se résume à un long torse et des jambes courtes. C'est comme la longue coque d'un canot pour gagner en vitesse sur l'eau. Et l'inverse est avantageux pour la course. De longues jambes et un torse court. Et cela se voit dans le corps des athlètes aujourd'hui. Ici vous voyez Michael Phelps, le plus grand nageur de l'histoire, à ses cotés Hicham El Guerrouj le détenteur du record du monde du 1500 m. Ces athlètes ont un écart de 18 cm de taille, mais en raison de leurs morphologies avantageuses dans leurs sports respectifs, ils portent des pantalons de même longueur. Un écart de 18 cm dans la taille, et ces deux hommes ont la même longueur de jambes.

Dans certains cas, la prospection des gabarits qui pouvait pousser la performance athlétique vers l'avant a fini par introduire dans le monde de la compétition des populations de personnes qui n'étaient pas présentes auparavant, tels que les coureurs kényans de demi-fond. Nous pensons que les kényans sont de grands marathoniens. Les kényans pensent que les membres de la tribu Kalenjin sont de grands marathoniens. Le peuple kalenjin représente seulement 12 pour cent de la population kényane mais la grande majorité des coureurs d'élite.

Et il s’avère qu'en moyenne ils possèdent une certaine physiologie unique : des jambes qui sont très longues et très fines aux extrémités, et cela parce que leurs ancêtres ont vécu à une très faible latitude et dans un climat très chaud et sec, et une adaptation évolutive à cela est des membres qui sont très longs et très fins aux extrémités à des fins de refroidissement.

C'est la même raison pour laquelle un radiateur a de longs serpentins, pour augmenter la surface comparé au volume pour évacuer la chaleur, et comme la jambe est comme un pendule, plus elle est longue et fine à l’extrémité, meilleure est l'efficacité énergétique.

Pour illustrer le succès des coureurs kalenjin, considérez que 17 américains dans l'histoire ont couru le marathon en moins de 2 heures et 10 minutes. Soit un rythme de 3 minutes et 5 secondes par km. 32 Kalenjin ont réalisé cela le mois d'octobre dernier. (Rires) Cela à partir d'une population source de la taille de l'agglomération d'Atlanta.

Pourtant, même l'évolution des technologies et le changement du pool génétique dans les sports ne sont pas responsables du changement des performances. Les athlètes ont un état d’esprit différent que par le passé. Avez-vous déjà vu dans un film quand quelqu'un reçoit un choc électrique et qu'il est jeté dans une pièce ? Il y'a pas d'explosion.

nous avons tous ces traits qui sont parfaits pour l'ultra endurance

Ce qui se passe c'est que l'impulsion électrique oblige toutes les fibres musculaires à se contracter à la fois, et ils se jettent à travers la pièce. Ils sautent essentiellement. Tel est le pouvoir contenu dans le corps humain. Mais normalement, nous ne pouvons pas accéder à sa quasi-totalité. Notre cerveau agit comme un limiteur, nous empêchant d’accéder à toutes nos ressources physiques, parce que nous pourrions nous faire mal, nous déchirer un tendon ou un ligament.

Mais plus nous en apprenons sur le fonctionnement du limiteur, plus nous pouvons repousser ses limites peu à peu, dans certains cas en convainquant le cerveau que le corps ne sera pas en danger de mort en repoussant les limites. Les sports d'endurance et d’extrême endurance sont un excellent exemple. On pensait autrefois que l'ultra endurance était nocive à la santé humaine. Mais maintenant nous réalisons que nous avons tous ces traits qui sont parfaits pour l'ultra endurance : pas de fourrure sur le corps et une surabondance de glandes sudoripares qui nous gardent au frais tout en courant, de longues jambes fines par rapport à notre carrure, une large surface des articulations pour l'absorption des chocs de surface, nous avons un arc dans le pied qui agit comme un ressort, des orteils courts qui sont meilleurs pour pousser et pour saisir des branches d'arbres, et quand nous courrons, nous pouvons déplacer notre torse et nos épaules tout en gardant la tête droite.

Nos cousins ​​les primates ne peuvent pas le faire. Ils doivent courir de la sorte. Et nous avons de gros vieux muscles fessiers qui nous tiennent debout pendant la course. Avez-vous déjà regardé les fesses d'un singe ? Ils n'ont pas de fessiers car ils ne courent pas debout. Et comme les athlètes ont réalisé que nous sommes parfaitement adaptés pour l'ultra endurance ils se sont attaqués à des exploits qui auraient été impensables auparavant.

Des athlètes comme le coureur d'endurance espagnol Kílian Jornet. Voici Kílian en train de courir sur kilian jornetle mont Cervin (Rires) avec un sweat-shirt noué autour de sa taille. C'est tellement raide qu'il ne peut même pas courir ici. Il se hisse à l'aide d'une corde.

C'est une ascension verticale de 2438 mètres, et Kílian est monté et descendu en moins de trois heures. Incroyable. Et talentueux qu'il est, Kílian n'est pas un phénomène physiologique. Maintenant qu'il a fait cela, d'autres athlètes suivront, tout comme d'autres athlètes ont suivi après que Sir Roger Bannister ait couru le 1500 m en moins de 4 minutes.

L'évolution de la technologie, l'évolution des gènes et le changement d'état d'esprit. L'innovation dans le sport, que ce soient de nouvelles pistes ou de nouvelles techniques de nage, la démocratisation du sport, la propagation de nouveaux gabarits à de nouvelles populations à travers le monde, l'imagination dans le sport, une compréhension de ce que le corps humain est réellement capable de réaliser, ont contribué à rendre les athlètes plus forts, plus rapides, plus audacieux, et cela mieux que jamais.
Merci beaucoup.
(Applaudissements)

David Epstein est un reporter d'investigation, il couvre des domaines divers et variés tels le sport, science et médecine.

Ross Tucker tient un blog scientifique de renommée internationale : http://sportsscientists.com/

Translated by Mohand Habchi
Reviewed by Anna Cristiana Minoli

Pour aller plus loin, plus... retrouvez le dossier  vers la fin des records dans le dernier UltraMag #8

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